Le président de l’Union des Magistrats Sénégalais (UMS)défend l’indépendance de la justice face aux velléités de réforme du pouvoir.  Invité à l’émission dominicale «Point de Vue» de la RTS, Cheikh Ba lève aussi un coin du voile sur les chiffres accablants d’un système judiciaire à bout de souffle

Le président de l’Union des Magistrats Sénégalais (UMS), Cheikh Ba, a brossé un tableau sombre de la justice sénégalaise lors de son passage dans l’émission « Point de vue / Invité » sur la RTS, dimanche 16 novembre 2025. Entre manque de moyens criant et défense farouche de l’indépendance judiciaire, le magistrat a appelé à une réforme en profondeur du système.

« 546 magistrats pour tout le Sénégal, 18 millions d’habitants », a-t-il déclaré, soulignant un ratio « insupportable ». Sur cet effectif, on compte « 448 hommes et 100 femmes », dont 47 affectés à la Cour Suprême, 31 à l’administration centrale du ministère de la Justice, 40 en détachement et trois en disponibilité.

«546 magistrats pour 18 millions d’habitants»

Cette pénurie de personnel se traduit par une charge de travail écrasante pour les magistrats en exercice. À Kaolack, « un seul cabinet fonctionne et le juge d’instruction assure deux cabinets » avec « 750 dossiers » à gérer, selon le président de l’UMS. À Ziguinchor, « un seul juge gère actuellement 250 » dossiers.

À Dakar, la situation n’est guère meilleure. Les huit cabinets d’instruction du pôle judiciaire financier croulent sous les affaires en cours : 328 dossiers pour le premier cabinet, 481 pour le deuxième, jusqu’à 641 pour le cinquième. « Le 4e cabinet gère 602 dossiers », a précisé Cheikh Ba, qui connaît bien cette juridiction pour l’avoir dirigée pendant deux ans, ajoutant qu’il s’agit d’un cabinet où se cumulent « l’instruction de droit commun et l’instruction spécialisée pour les enfants, pour les mineurs ».

Le déficit touche également les greffiers. Avec seulement « 552 greffiers dont 27 en détachement », le Sénégal est loin du « ratio » idéal de « deux greffiers par juge » nécessaire au bon fonctionnement de la justice.

Face aux critiques récurrentes sur les « mandats de dépôt systématiques », Cheikh Ba a défendu les pratiques judiciaires en pointant la véritable cause de la surpopulation carcérale : le manque d’infrastructures pénitentiaires. « Le Sénégal ne construit pas de prison depuis son indépendance », a-t-il affirmé avec force. « Les prisons peu qu’il y a ont dépassé de trois fois leur capacité d’accueil. »

À la date du 10 novembre 2025, le pays compte « 15 654 détenus » pour une capacité d’accueil largement dépassée. Parmi eux, « environ 7 077 » sont en détention provisoire. « C’est un problème d’infrastructure, c’est un problème de tension sur les effectifs », a martelé le président de l’UMS.

«Le juge n’a pas de droit, il a des pouvoirs»

Sur la question des mandats de dépôt, il a rappelé que les magistrats ne sont pas « un distributeur automatique ». « C’est les circonstances de l’espèce, c’est-à-dire de chaque dossier pesé et soupesé par l’autorité de poursuite qui estime devoir saisir les juridictions », a-t-il expliqué, insistant sur le fait que la justice opère dans un État de droit où « personne n’est au-dessus des lois ».

Sur la question sensible de l’indépendance de la magistrature, Cheikh Ba tient un discours ferme. « L’indépendance qui est conférée au pouvoir judiciaire et notamment aux juges du siège pour leur permettre de n’être soumis qu’à l’autorité de la loi », ce n’est « pas pour leur beau visage », affirme-t-il.

Il a toutefois tenu à clarifier : « Ce n’est pas une indépendance pour faire ce qu’on veut. C’est une indépendance pour exécuter convenablement nos missions conformément aux textes. » Le magistrat a rappelé que « le juge n’a pas de droit, il a des pouvoirs », établissant une distinction juridique importante.

Concernant le parquet, souvent accusé d’être sous influence politique, Cheikh Ba a défendu le procureur de la République comme « l’avocat du peuple sénégalais » et « le garant de l’ordre public ». « On peut lui donner l’instruction de poursuivre, mais on ne peut pas l’empêcher de poursuivre », a-t-il souligné, précisant que si le procureur reçoit des instructions avec lesquelles il n’est pas d’accord, « ces instructions-là doivent être écrites ».

«Pas de corps étranger dans le CSM»

Sur le projet de réforme du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM), visant à l’ouvrir à d’autres corps de métier, Cheikh Ba a été catégorique : « Pas de corps étranger dans la composition. C’est une position unanime, claire et nette et non négociable. »

Il a justifié cette position en rappelant que « toutes les corporations travaillent pour le peuple sénégalais », citant « l’université », « le barreau », « l’ordre des huissiers » ou encore « les notaires ». « Pourquoi est-ce que des individus que nous jugeons au quotidien, dont nous jugeons les proches au quotidien veulent s’arroger le pouvoir de venir siéger pour soi-disant équilibrer ? », s’est-il interrogé.

En contrepartie, les magistrats proposent « d’instaurer un Conseil Supérieur de la Justice qui implique tous les acteurs » pour « parler de politique judiciaire ». Le bureau actuel de l’UMS a également proposé « d’organiser annuellement une conférence judiciaire qui permettrait de discuter de toutes ces questions-là ».

Quant à la présence du président de la République au sein du CSM, elle ne pose aucun problème aux magistrats. « Nous n’avons aucun problème avec la présence du chef de l’État au sein du Conseil Supérieur de la Magistrature », a assuré Cheikh Ba, précisant que « quand il y a problème, nous le saisissons » car « il est la clé de voûte des institutions ».

Face aux menaces de l’Assemblée nationale de convoquer des magistrats, le président de l’UMS a été intransigeant. « Il n’est pas question qu’un pouvoir législatif s’arroge le droit parce qu’il fait les lois de décider d’entendre un magistrat », a-t-il déclaré, invoquant la séparation des pouvoirs.

« Quand un magistrat sait qu’il va être entendu par des députés, comment désormais il va librement en toute indépendance faire son travail ? On ne l’acceptera pas », a-t-il tranché.

Sur les diverses attaques dont font l’objet les magistrats, Cheikh Ba a affiché une sérénité de façfaçade : « L’Assemblée nous a effacé ou nous a menacé d’effacement », a-t-il rappelé, avant d’ajouter que ces attaques sont reçues « avec beaucoup de froideur, beaucoup de calme ». « Nous ne sommes pas dans les états d’âme, nous ne sommes pas dans l’émotion », a-t-il insisté.

«Chaque régime qui arrive fait ses assises…»

Interrogé sur les assises de la justice organisées récemment, Cheikh Ba s’est montré critique. « Chaque régime qui arrive fait ses assises de la justice et on n’a jamais mis en œuvre les conclusions de ces assises », a-t-il déploré.

Pour lui, les vraies questions à poser sont ailleurs : « Quel est le budget qu’on alloue au département de la justice ? Combien de magistrats on recrute par an ? » Actuellement, le recrutement se limite à « 35 » magistrats par an, un chiffre jugé largement insuffisant.

Le président de l’UMS a également pointé du doigt certaines lois qui « bloquent » le système judiciaire. « La loi relative à la drogue, sur le trafic de drogue internationale, est en train de bloquer toute la qualité du travail judiciaire et de gonfler les prisons », a-t-il affirmé, citant également « la loi sur le viol » comme nécessitant une révision.

Il a plaidé pour une véritable implication des magistrats dans les réformes : « On ne peut pas réformer la justice sans les véritables acteurs de la justice. C’est nous qui vivons les problèmes. »

Pour conclure, Cheikh Ba a tenu à défendre la qualité du travail des magistrats sénégalais, qu’il considère comme « sur le toit du monde » et « parmi les meilleurs sur le continent africain ».

Face aux critiques récurrentes sur la lenteur de la justice, il a rétorqué : « Quand les gens disent ‘la justice est lente’, la justice n’est pas lente, la justice est submergée. » Cette submersion résulte, selon lui, d’une violation du « principe de célérité » due au manque de moyens.

Le magistrat a également regretté que le public ne perçoive la justice qu’à travers « la justice pénale » et plus particulièrement « quelques dossiers qui concernent des hommes politiques ». Il s’est interrogé : « Pourquoi est-ce que le dossier d’un homme politique, d’un membre de la société civile, d’un homme d’affaires serait beaucoup plus digne, plus valeureux, plus important que le dossier d’un Sénégalais lambda ? »

Enfin, il a lancé un avertissement solennel : « Si on fragilise le pouvoir judiciaire, on fragilise les fondamentaux de cette République et on mène le Sénégal vers des lendemains inconnus. » Pour rappel, selon lui, « la seule alternative à la justice, c’est les machettes et les coups de fusil ».