La dette publique, même recalculée, plafonne toujours à 116% du PIB, au-delà des normes communautaires. Les coûts d’intérêt et les besoins de financement restent inchangés. En somme, le Sénégal peine à reprendre le leadership économique sous-régional.
C’était une bouffée d’oxygène espérée par Dakar, mais l’opération arithmétique n’aura pas suffi à effacer l’ardoise. Alors que le Sénégal traverse une zone de turbulences marquée par le scandale de la « dette cachée » révélé plus tôt cette année, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) a officialisé, ce 25 novembre, le rebasing du Produit intérieur brut (PIB) du pays. Si cette révision technique a permis de revaloriser la richesse nationale en intégrant de nouveaux secteurs porteurs, elle peine à masquer la fragilité persistante des fondamentaux budgétaires.
Le rebasing, qui consiste à actualiser l’année de référence pour le calcul des comptes nationaux (passant de 2014 à 2021), a mécaniquement gonflé le PIB sénégalais. Selon les conclusions de l’ANSD, le niveau de richesse de 2021 a été révisé à la hausse de 13,5%, atteignant 17 316 milliards de F CFA (environ 26,3 milliards d’euros). Cette mise à jour a permis d’intégrer le poids réel de secteurs jusqu’ici sous-évalués, notamment les services financiers numériques, la production de noix de cajou et l’industrie naissante des hydrocarbures.
Cependant, l’effet dénominateur tant attendu sur le ratio d’endettement reste limité. Alors que le Fonds monétaire international (FMI) estimait fin 2024 la dette publique à un niveau critique de 132% du PIB, conséquence directe des révélations sur les déficits non déclarés sous l’administration précédente, le nouveau calcul ne ramène ce ratio qu’aux alentours de 116%, selon les estimations de nos confrères. Un chiffre qui demeure bien au-delà du seuil de convergence communautaire de l’UEMOA, fixé à 70%, et qui laisse le Sénégal dans une position délicate vis-à-vis de ses créanciers.
Ce correctif statistique intervient dans un climat de défiance. L’audit des finances publiques commandé par le président Bassirou Diomaye Faye après son élection a mis au jour une « dette cachée » massive, avec un déficit moyen sur la période 2019-2023 supérieur de 5 points de pourcentage aux chiffres officiels. Cette transparence, bien que saluée par les partenaires multilatéraux, a eu un coût immédiat sur la signature du Sénégal.
Le 14 novembre dernier, S&P Global Ratings a abaissé la note souveraine du pays à « CCC+ » (contre B- auparavant), assortie d’une perspective négative. L’agence américaine a justifié cette sanction par la « position d’endettement précaire » de l’État et l’absence, à cette date, d’un accord formel de décaissement avec le FMI. Comme le note l’économiste Leeuwner Esterhuysen, « le processus [de rebasing] améliore les choses en apparence mais il ne change pas la situation budgétaire sous-jacente : la dette nominale, les coûts d’intérêt et les besoins de financement à court terme restent inchangés ».
Paradoxalement, les indicateurs macroéconomiques réels affichent une vigueur indéniable. Portée par le démarrage effectif de la production pétrolière et gazière, notamment le champ de Sangomar, et par un rebond du secteur agricole, la croissance du PIB réel est projetée à 7,9% pour l’année 2025. Le FMI, dont une mission a séjourné à Dakar début novembre, a confirmé ces perspectives tout en validant la trajectoire de consolidation budgétaire engagée par le gouvernement Sonko. Le déficit devrait ainsi se contracter drastiquement, passant de 13,4% en 2024 à 7,8% attendus en 2025.
Malgré ces fondamentaux robustes, le Sénégal peine à reprendre le leadership économique régional. L’opération de rebasing ne lui a pas permis de repasser devant la Guinée voisine, dont le PIB revalorisé en juin dernier s’établit à 37 milliards d’euros fin 2024, contre environ 34,4 milliards pour le Sénégal.
La manœuvre statistique de l’ANSD, bien que nécessaire pour coller à la réalité économique, n’a donc pas produit le « miracle » comptable espéré. Elle rappelle aux marchés et aux autorités que la sortie de crise passera moins par l’ingénierie des chiffres que par la rigueur des réformes structurelles et le rétablissement de la confiance financière.



























