Entre transparence dans la gestion du Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP), régulation des contenus numériques et meilleure protection des professionnels, les acteurs s’accordent sur l’urgence d’un nouveau pacte entre l’État, la presse et les citoyens.

L’atelier de consolidation des recommandations issues des Assises nationales des médias, tenu à Dakar les 25 et 26 août, a été l’occasion pour les responsables publics, les syndicats et les experts du secteur d’appeler à un journalisme de développement, mais aussi à une régulation renforcée du paysage médiatique.

Prolifération anarchique et menace sur l’information

Après deux années de concertations intenses, les Assises nationales des Médias (2022-2024) ont livré un rapport ambitieux, fruit d’une réflexion collective ayant mobilisé plus de 1.600 participants. Ce document, remis au gouvernement, trace les contours d’un écosystème médiatique rénové, axé sur la transparence, la viabilité économique et le renforcement du rôle démocratique de la presse.

Le Directeur de la Communication, Habibou Dia, a exhorté les acteurs de la presse à sortir des logiques partisanes pour répondre aux attentes des citoyens. « Ce que nous attendons, c’est un média qui s’approche pleinement d’une priorité sociale émanant de la volonté populaire d’avoir un changement radical et systémique », a-t-il affirmé.

S’inspirant directement des conclusions des Assises, il a plaidé pour un journalisme axé sur les résultats transformateurs, capable d’accompagner les politiques publiques de développement. Il a également insisté sur la nécessité de renforcer le journalisme d’investigation, « pour garantir la transparence », notamment dans le suivi des réformes et des grands projets nationaux.

Pourquoi la réforme du FADP reste un enjeu central

Au cœur des discussions, le Fonds d’appui et de développement de la presse (FADP) reste un enjeu central. Conçu pour soutenir la structuration du secteur, ce mécanisme a pourtant montré ses limites. Les Assises en ont dressé un bilan sévère, dénonçant ses « tares de naissance » et l’absence de mécanismes clairs de contrôle.

Habibou Dia a annoncé l’introduction de nouvelles obligations de transparence dans sa gestion, notamment la séparation des fonctions d’ordonnateur et de comptable, en écho aux recommandations du rapport. Celui-ci va plus loin en proposant un suivi annuel par la Cour des comptes, et en conditionnant l’accès au fonds au respect strict de la convention collective et des cotisations sociales.

Le secrétaire général du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication (SYNPICS), Moustapha Cissé, a appuyé cette orientation, appelant à faire du document final des Assises « un levier d’actions » pour le Chef de l’État. « Nous devons inscrire les réformes dans la durée et donner à la presse sénégalaise les moyens de jouer pleinement son rôle de garant de la démocratie », a-t-il déclaré.

Le Sénégal compte aujourd’hui plus de 400 médias en ligne, dont à peine une soixantaine sont conformes aux critères de légalité. Cette prolifération anarchique, pointée dans le rapport des Assises, menace la qualité de l’information et la traçabilité des contenus.

Vibrant plaidoyer pour la mise en place d’une HARCA

Les recommandations appellent à la mise en place d’une Haute Autorité de régulation de la communication audiovisuelle (HARCA) et à un système de labellisation des médias numériques. Habibou Dia a insisté sur l’urgence d’appliquer les dispositions du Code de la presse de 2017, notamment la création d’une instance autonome de validation des sites d’information.

Dans le même esprit, le rapport recommande de rendre effective l’obligation de modération des contenus numériques, de développer des partenariats avec les grandes plateformes et de créer un centre de recherche sur les médias et le numérique, couplé à un incubateur pour jeunes journalistes.

Les débats ont également mis en lumière la précarité persistante des travailleurs des médias. Le rapport des Assises préconise de conditionner l’accès au FADP au respect intégral de la convention collective et propose des mesures sociales fortes : mutuelle de santé, coopérative d’habitat, régularisation des contrats précaires.

Moustapha Cissé a, de son côté, plaidé pour l’instauration d’un régime fiscal adapté aux médias, la reconnaissance des créateurs de contenus communautaires et une meilleure protection juridique contre les violences numériques.

Numérique, fragilités économiques et perte de confiance

Au-delà des enjeux économiques et sociaux, la question de la mémoire collective a émergé. Ngoné Sarr Wade, responsable aux Archives nationales, a dénoncé la crise du dépôt légal, pourtant essentiel à la conservation du patrimoine documentaire du pays. « Les signaux sont au rouge : seuls six ouvrages sont aujourd’hui en règle avec le dépôt légal », a-t-elle alerté.

Le rapport des Assises avait déjà insisté sur la nécessité de faire respecter cette obligation, soulignant que l’archivage systématique des productions médiatiques constitue une garantie démocratique et culturelle.

Pour Matar Silla, président du comité scientifique des Assises, l’enjeu est de dépasser les divergences pour construire une presse « professionnelle, libre et responsable », capable d’accompagner le plan de redressement national.

Les Assises dessinent ainsi une feuille de route claire : refonder le pacte entre l’État, les citoyens et les médias, dans une logique de corégulation, de professionnalisation et de viabilité économique. « Faisons front commun pour préserver la place de référence qu’occupe le Sénégal en Afrique dans le domaine des médias », a-t-il conclu.

À l’heure où la presse sénégalaise traverse une crise profonde, entre mutations numériques, fragilités économiques et perte de confiance, ces Assises offrent une opportunité historique de redressement. Encore faudra-t-il que les engagements pris trouvent une traduction rapide en actes concrets, afin que l’information demeure un bien public, accessible, fiable et protecteur de la démocratie.